L'autre Amérique, croire encore dans le rêve américian ?

Publié le par Etonnants Voyageurs

Trois auteurs américains, Ben Fountain (Brêves rencontres avec Che Guevara, Albin Michel, 2008), Iain Levison (Trébulations d'un précaire, Liane Levi, 2007) et Matthew Sharpe (Le père au bois dormant, Gallimard, 2008) étaient réunis pour évoquer une autre Amérique. Celle de la désillusion, de l'interrogation et du repli sur soi, une Amérique en crise identitaire.
Le débat avait lieu dans la grande Salle de l'Univers qui, clin d'oeil du hasard, affiche des toiles des conquistadores et premiers colons des Amériques... Trois auteurs, trois angles d'approche du rêve américain pour une même conclusion : le mythe n'a rien à voir avec une réalité plus crue, plus cruelle aussi.

Iain Levison développe un discours fondé sur son vécu. Lui qui a été entrepreneur nous explique comment son entreprise a mis la clé sous la porte pour cause de... paperasserie trop lourde ! Il fustige également l'état du marché du travail qui promet monts et merveilles et ne distribue que les ennuis. Iain Levison explique qu'aux USA, vous êtes promu responsable "pour que votre employeur n'ait pas à vous payer les heures supplémentaires". Ainsi dans un restaurant, vous devenez donc rapidement responsable de la plonge par exemple... Ce qui n'est pas à proprement parler un mieux pour vous ! Idem avec le statut d'indépendant : "lorsque l'on vous propose de devenir travailleur indépendant, ce n'est pas pour vous permettre de créer une entreprise, mais pour ne plus avoir à cotiser pour votre assurance maladie". Le revers de la médaille du rêve américain... La grande nation prend un sérieux coup sur le bec lorsque Iain levison évoque les soldats envoyés en Irak ou ailleurs, attristé par le sort qui leur est réservé au retour (hôpitaux insalubres, aucune aide à la réinsertion, etc.) alors que le gourvenement se glorifie de l'image de grandeur véhiculée par ses soldats.

Pour Sharpe qui se base sur la cellule familiale, microcosme de la société américaine, le constat est le même : il y a l'apparence d'un côté, et les faits de l'autre. Et les deux ne corroborent pas nécessairement... "Dans la famille, le père est le président, le juge, le policier, le professeur, le docteur, etc.". Or dans son livre, la famille micro société prétexte à son écriture se retrouve confrontée à une drôle de situation : le père a pris trop d'antidépresseurs et souffre de déficience cérébrale. Sur le ton de la plaisanterie (ou non, c'est selon), Sharpe juge utile de préciser qu'il n'est pas nécessaire d'y voir une métaphore avec l'actuel président des Etats Unis. Eclat de rire général dans une salle comble, le ton est définitivement donné. Sharpe aborde les difficultés de la société américaine au quotidien : consommation, sexe, addictions, religion, etc. Pourtant, "tout n'est pas noir" précise-t-il, d'où une love story à l'américaine dans son roman et surtout cette forte amitié entre deux personnes, l'une blanche, l'autre noire (ou devrait-on dire pour rester dans un ton très politiquement correct américain, un WASP et un afro américain).

Ben Fountain rentre à son tour et sans détour dans le débat lorsqu'il se voit donner la parole. "America is living a dream". Une bulle qu'il est difficile de percer, et que la culture américaine s'efforce de préserver à tout prix, apprenant aux jeunes américains dès le plus jeune âge à "effacer" des mémoires les éléments parasitants le concept de Nation modèle. L'extermination des indiens d'Amérique par exemple. Le peuple américain se retrouve parfois confronté à la réalité (comme lors des événements du 11 septembre), mais s'empresse toujours de recréer la bulle protectrice, le "dream" dont le caractère déclaré divin justifie que l'on impose le modèle par la force à d'autres nations... Fountain est un revolté sous une apparence calme. Un provocateur également, il a d'ailleurs choisi d'insérer le nom de Che Guevara dans le titre de son roman, "comme le symbole d'une réalité que l'on oublie trop souvent" outre Atlantique.

Le débat revient sur la notion de rêve américain en tentant d'élargir son champ au point de vue étranger. Sharpe étaye par l'exemple et se met à chanter Madeleine de Brel. "Madeleine, c'est mon amérique à moi". Cette vision innocente de l'Amérique fait sourire après ce qui a été dit, mais il faut bien reconnaître que l'Europe a elle-même véhiculée le rêve américain depuis les années 1960. Peut-on dire qu'elle le véhicule encore aujourd'hui ? Pas si sûr. Comme il n'est pas sûr que notre président de la République apprécie le surnom de "Sarko l'américain" tant il revêt un aspect négatif continue Sharpe. Alors, révolu le rêve américain ? Les écrivains américains n'y croient plus eux mêmes... Et de leur propre aveu, il s'agit pourtant d'une critique coupable puisqu'au quotidien ils profitent du mode de vie incriminé. D'ailleurs, ce comportement très critique du système sociétal n'est pas sans rappeler celui des citoyens d'une autre grande nation, à savoir  celui des français à l'égard du système choisi par la France. Et finalement, l'herbe n'est pas plus verte ailleurs...

Tous admettent cette forme d'innocence coupable autant que malsaine. Ben Fountain interroge à voix haute : "si l'on devait peser, de quel côté pencherait la balance du bien et du mal produits par les USA ?" La question reste en suspend, portée par le silence de la salle.

Paul Vulcain

Publié dans Rencontres

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