Peut-on encore parler d'une "langue du maître"?

Publié le par Etonnants Voyageurs

Y a-t-il une langue du maître ? La réponse, clairement, est non. Le maître n'est plus celui que l'on croit. Le débat emmené ce matin par le directeur du Festival, Michel Le Bris, posait la question en référence aux langues colonisées : les langues africaines, créoles ou régionales. Et leur place aujourd'hui face au français, ou à toute autre langue "coloniale".
Existe-t-il une langue du colonisateur dont il faille se libérer ? Les écrivains sont-ils prisonniers de la langue ?

Ecrivain, journaliste et réalisateur haïtien, Dany Laferriere a fui son pays pour vivre au Québec, à Miami et en Allemagne. Il a récemment publié Je suis un écrivain japonais (Grasset). L'identité n'est pas un problème pour cet auteur drôle et spirituel "la question de la langue du maître est un débat pointilleux qui se pose dans des pays dont la situation économique et sociale est stable". Voilà pour l'ethnocentrisme occidental !
Faussement incrédule, Dany Laferriere explique qu'il doit encore essayer de comprendre cette expression, "langue du maître", car il ne pense pas une seule seconde qu'il n'est pas, lui, le maître. "Les gens qui se posent cette question ne se sont jamais dit que le maître pouvait changer de place!". Applaudissement dans la salle Maupertuis. "On a oublié que le français était la langue du maître, on n'était pas au courant" renchérit l'écrivain, relatant notamment comment en Haïti on lui parle du français comme la langue du maître et comment ensuite arrivé au Québec, on lui dit de défendre le français écrasé et colonisé par l'anglais, puis arrivé à Miami il s'agit défendre l'anglais étouffé par l'espagnol ! Voilà les différentes figures du maître, " ça bouge"! "Petit, je pensais que c'était la langue physique qu'avait laissé le colon en partant, un morceau de viande que l'esclave avait arraché au maître. Personne ne reproche au maître de partir avec l'or, les coutumes et la cuisine de la colonie. Mais le maître nous a laissé lui que sa langue,  et on doit me le reprocher?" 

Renversement ou rééquilibrage... Il n'est pas non plus question de séparer dans la langue ce qui appartient au maître et ce qui appartient à l'esclave, "on s'appartient l'un à l'autre, on est le maître et l'esclave l'un de l'autre" pour Abdourahman Waberi. Dans son dernier roman Aux Etats-Unis d'Afrique (Jean Claude Lattès), il imagine un renversement de situation totale où les pays occidentaux devenus pauvres, leurs habitants se réfugient dans les prospères Etats-Unis d'Afrique. Quelles que soient la langue et notre histoire par rapport à elle, l'écrivain doit faire "sa propre niche dans la langue" comme le souligne Abdouraham Waberi, "la langue nous est deux fois étrangère".
Un rapport d'étrangeté nécessaire à l'écrivain conclut Michel Le Bris: "la littérature est un éloge de la migration, l'écrivain a la tâche de dire ce que la langue n'arrive pas à dire".  

Florence Brissieux

Publié dans Rencontres

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