Voyager pour mourir et renaître

Publié le par Etonnants Voyageurs

Ne pas partir c'est mourir un peu.
Voilà l'esprit de voyage qui anime les quatre écrivains réunis ce matin à l'Ecole Nationale de la Marine Marchande. Pour l'écrivain voyageur, le départ se vit comme une une quête, où l'on meurt à ce que l'on était et où l'on découvre qui nous sommes.

Poète et professeur de littérature, Alain Borer aimerait inventer le mot "départure", pour définir cet état d'esprit avant de partir et les raisons du départ: "nous sommes prêts dans ce devoir de partir", partir géographiquement, quitter ce que nous sommes. D'ailleurs cela n'a aucun intérêt de partir, pour le poète et aventurier André Velter, "si l'on sait déja où l'on va, s'il n'y a pas d'inconnu à découvrir".

Lorsqu'il est parti pour l'île de Kolgouev en mer de Barentz, le reporter Vassili Golovanov voulait fuir sa vie de journaliste. "J'avais besoin de changer ma vie, mon point de vue, mes amis. Je ne voulais plus écrire des articles en une heure pour un journal, j'avais envie de fouiller, d'aller voir la vie au plus près et plus longtemps".  L'auteur de Eloge des Voyages Insensés (Verdier) a vécu dix morts et autant de résurrections pendant son voyage de cinq années. "J'ai découvert qui j'étais et suis devenu un autre homme. Lorsque je suis rentré dans mon appartement cinq ans après, je ne le reconnaissais plus, ce n'était plus chez moi".

Cette réflexion inspire à Alain Borer le souvenir de Nicolas Bouvier. Après plusieurs années en Iran, le grand voyageur est revenu barbu dans sa Suisse natale. Un matin il se rase et découvre dans le miroir ce qu’il était avant : il ne se reconnaît plus. "Etre écrivain, c'est un voyage "entre les vivants et les morts, nous sommes des voyageurs insensés" explique Sherman Alexie. L'auteur de Flight (Albin Michel) se perçoit lui même comme "une île, seule, avec sa propre géographie pour destin. La géographe c'est notre histoire, notre religion, notre culture, nos chansons".

Pour Alain Borer, qui a consacré trente années de sa vie au grand aventurier qu'était Arthur Rimbaud, le monde se ressemble maintenant. "Certains voyagent mais ne partent pas, ils ne font que se déplacer ». La question « où ? » n’est pas ailleurs mais ici :" il ne s’agit pas d’aller au plus loin, l’homme l’a déjà fait sur la Lune et n’a fait qu’un pas ! mais d’aller au plus près ". "Mon prochain est mon voyage" dit-il en attrapant de son bras droit le russe Vassili Golovanov, et de son bras gauche l’américain Sherman Alexie, dans une belle accolade fraternelle et intercontinentale.
Le mouvement fait peur rappelle André Velter qui pense à ces nombreux peuples nomades que l'on a voulu exterminer et qu'on a tué en les sédentarisant de force. Il évoque les Roms mais aussi les kirghizes du Turkistan chinois, qui vivaient à plus de 4000 mètres avec leurs troupeaux de dromadaires. Ils s'entassent aujourd'hui dans des HLM de béton, sont devenus alcooliques et sédentaires: "ils ressemblent maintenant à tous les malheureux du monde alors qu'ils étaient les seigneurs des pauvres".
L'idée de l'errance est insupportable aux marchands puisque les nomades ne consomment pas, ainsi qu'aux gouvernants, car un nomade ne connaît pas les frontières. Rester c'est mourir. Alors partons.

Florence Brissieux 


 

Publié dans Rencontres

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